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A bord du Gombessa

La traversée entre Mayotte et Anjouan constitue une sorte de sas entre deux univers. Pendant six heures, il n’y a guère d’autre activité que d’écouter la vie des autres, des récits qui nous éloignent bien souvent des schémas occidentaux.

On aimerait, au moins une fois, évoquer la traversée entre Mayotte et Anjouan sans aborder le sujet des  »clandestins ». Seulement voilà, entre le retard de plus d’une heure, imputé par les membres d’équipage à l’attente des reconduits à la frontière embarquant juste au moment du départ et la vedette de la gendarmerie qui escorte les navires jusqu’à la pleine mer depuis qu’un homme s’est noyé en tentant de rejoindre la terre ferme, il est difficile d’ignorer le phénomène. Zalianti semble désolée pour eux. Elle vit à cheval entre Mayotte et Domoni à Anjouan d’où elle est originaire. Ses six enfants vivent à Mayotte, à la Réunion et en métropole. Ce qui reste un contexte familial très classique.

Une fois en pleine mer, les voyageurs peuvent circuler et la discussion s’engage

Badi a un parcours moins commun. Mahorais  »de souche », il a parcouru la presque totalité des territoires ultramarins français, de la Nouvelle Calédonie à la Martinique en passant par la Guyane et la Guadeloupe, grâce à son emploi chez France Telecom. Il se présente lui-même comme un « grand voyageur » et se rend souvent à Anjouan où il a de la famille.

Il est assez remonté contre la société qui exploite le Gombessa qui nous emmène chez nos voisins. « Ce n’est pas normal. Le prix du billet est beaucoup trop élevé! ». Il faut dire qu’en moins de dix ans, le prix de la traversée est passée de 200 Francs l’aller simple et 400 Francs (60 euros) l’aller-retour avant 2002 à 142 et 185 euros, soit un prix multiplié par plus de quatre pour l’aller simple et par trois pour l’aller retour! « On n’a même pas droit à une petite collation ou une boisson pour une traversée de six heures », s’insurge-t-il en poursuivant « on paye pourtant aussi cher que l’avion. Pourquoi on n’a pas le même service? ».

La conversation s’engage avec d’autres passagers. « Depuis que les autres bateaux ne peuvent plus venir à Mayotte, ils sont les seuls sur le marché, ils en profitent ». A partir de 2004, les normes européennes ont commencé à s’appliquer à Mayotte, éliminant progressivement tous les autres navires qu’il était impossible de mettre en conformité. Dernièrement, un autre bateau, le Tratringa a fait de gros investissements pour tenter de se normaliser et reprendre du service sur la ligne Mayotte Anjouan. Cela n’aura pas suffi mais le patron de la société, Camille Boudra, ne s’avoue pas vaincu et envisage d’investir dans un nouveau navire.

Un autre sujet de mécontentement anime les passagers, il concerne les bagages. Jusqu’à récemment, les passagers pouvaient embarquer 100 kilos de bagages, cette limite est passée à 40 kg, soit effectivement, ce qui se pratique sur les lignes aériennes. Les dépassements de quota sont facturés 1000 francs comoriens (2 euros) du kilo. Un rapide calcul laisse imaginer le surcoût sur un sac de riz de 25 kg envoyé de Mayotte vers la famille restée sur une autre île pour les aider.

Badi voyage avec un ami, Mahorais  »de souche » également mais qui n’a aucune attache familiale dans les autres îles de l’archipel. Hakim nous surprend en expliquant qu’il « vient faire du tourisme » dans une île « qu’il ne connaît pas ». Il n’a encore jamais rendu visite à une des voisines mais ce n’est pas cela qui surprend mais, de voir un Mahorais sans attache aller faire du tourisme a de quoi étonner. Dans une grande majorité des cas, un Mahorais dans la même situation rêvera d’aller à la Réunion ou en métropole, mais certainement pas sur une autre des îles Comores.

La sortie de Mayotte se fait sous bonne garde

Une traversée sous bonne garde

La crinière des vagues accompagne le navire

Pour la première partie du voyage qui mène le Gombessa jusqu’à la barrière de corail encerclant Mayotte, les voyageurs  »normaux » sont confinés dans la cabine du premier niveau, confortable, climatisée et équipée de téléviseurs qui diffusent des clips de musique comorienne. Il leur est interdit d’en sortir pour l’instant. C’est la partie du parcours durant laquelle le navire est escorté par la gendarmerie. Dès la barrière passée, les voyageurs peuvent circuler et atteindre le deuxième pont où sont installés les  »clandestins », une trentaine aujourd’hui, et très rapidement, il devient impossible de distinguer les deux groupes de voyageurs, ceux qui voyagent de leur plein gré et ceux qui n’ont pas le choix. Les conversations s’engagent.

Les Européens sont rares maintenant sur cette destination. Aujourd’hui, il n’y en a qu’un, des plus exotiques puisque c’est un jeune américain d’une vingtaine d’année qui est en contrat pour deux ans à Mohéli où il est enseignant. « J’ai un contrat de deux ans. Pendant les six premiers mois, j’ai appris le shimwali [langue parlée à Mohéli] et depuis j’enseigne, l’anglais bien sûr, mais aussi d’autres matières ».

Vers dix huit heures trente, le Gombessa se met à quai à Mutsamudu. La police aux frontières comorienne monte à bord du bateau pour les formalités et on assiste à une étrange alchimie qui transforme les passeports rouges de l’Union Européenne en vert, la couleur des passeports comoriens. Sur une trentaine qui passent, un seul est resté rouge. Il faut dire que la présentation de papiers comoriens dispense de s’acquitter des 30 euros de visa.

Eric Trannois – mai 2012

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